mercredi 20 septembre 2017

Comment vendre en Grande-Bretagne un livre publié en France?

Un nouveau billet en réponse à une question qui m'est de temps à autre posée par email, et qui ressemble un peu à cette autre, à laquelle j'avais répondu il y a quelques mois.

Pour ceux qui auraient la flemme de cliquer sur le lien: l'autre question, profondément perplexifiante, était la suivante: 'Je ne suis pas encore publié, mais je voudrais vendre mon manuscrit (en français) à un éditeur anglo-saxon, pour qu'il le traduise et le publie en anglais.'

La question que j'aborde aujourd'hui recoupe un peu la question précédente, mais elle est beaucoup moins absurde:
J'ai un livre publié en France, mais mon éditeur ne s'occupe pas de le vendre/ n'a pas réussi à le vendre dans les pays anglo-saxons. Comment faire pour le proposer moi-même à des éditeurs là-bas?
Je vais essayer de répondre à cette question en reprenant un peu la formule du billet précédent. Je pars du principe à travers tout ce billet que vous avez cédé à votre éditeur les droits mondiaux sur votre livre (ce qui est habituel).

Tout d'abord je voudrais vous inviter à questionner vos raisons de vouloir que votre livre soit publié en anglais (voir l'autre billet, où je parle longuement de cela.)

Je vous invite ensuite à lire dans l'autre billet tout ce que je dis de la difficulté d'être publié en traduction dans les pays anglo-saxons.

Ayant lu tout cela, je voudrais préciser d'emblée qu'il est beaucoup plus simple que ce soit votre éditeur français qui s'occupe de vendre les droits pour vous. 

Vous avez peut-être l'impression que votre éditeur ne fait pas beaucoup d'efforts pour vendre les droits anglo-saxons. D'abord, c'est peut-être faux. Mais même si c'est vrai, ce n'est pas forcément pour de mauvaises raisons. Votre éditeur a peut-être identifié, et sans doute à raison, que votre livre n'a pas le profil pour le marché anglo-saxon, qui est hyperformaté et, bis repetita ad vitam aeternam, n'achète que très, très, TRES peu de traductions. Il préfère donc focaliser ses efforts sur d'autres ventes à l'étranger. Ou alors, votre éditeur pense que peut-être sur un malentendu ça peut marcher, mais encore une fois, pas assez pour justifier un investissement de temps et d'effort gigantesque.

Je vous invite vraiment, et désolée si je me répète, à interroger ce qui fait en vous cette impression de frustration intense que votre éditeur n'arrive pas à vendre votre livre dans les pays anglo-saxons, surtout s'il arrive à le placer en Allemagne, en Corée, en Italie, en Pologne ou en Suède.


Ceci étant dit, partons du principe cependant que votre éditeur ne fait vraiment aucun effort pour vendre votre livre dans les pays anglo-saxons. Voilà ce qu'il devrait se passer pour que votre livre publié en France soit publié en anglais en Grande-Bretagne, sous votre impulsion. Il faudrait déjà:
1) que vous trouviez un/e agent/e britannique qui représente le genre de texte que vous écrivez. Pour ceci, il vous suffit en général d'identifier des textes anglo-saxons similaires au vôtre et de regarder qui les agente. Puis de préparer votre livre, un pitch, un synopsis.
2) que cet agent/e puisse lire le français ou ait des sbires qui le fassent.
3) que cet agent/e tombe amoureux de votre livre au point de vouloir chercher à le faire publier en GB (vous offrir de le représenter).
Maintenant que va-t-il se passer? On entre dans des questions nouvelles qui ont trait à la rémunération de l'agent/e pour son travail.

L'agent/e va en effet vouloir être payé/e si jamais le titre est vendu à un éditeur anglo-saxon. Donc, il va falloir négocier avec l'éditeur un avenant au contrat, qui va mettre sur papier la possibilité qu'un/e agent/e externe, si elle était l'apporteur/se d'affaires sur ce titre d'une vente à l'étranger, touche une partie de l'argent de la vente (normalement 20%)

En d'autres termes, votre éditeur devra donner son accord et modifier le contrat pour que cette possibilité existe. Il devra s'accorder avec votre agent/e pour cela.

Ensuite l'agent/e va essayer de représenter votre titre auprès d'éditeurs anglo-saxons, avec ou sans succès.

J'espère que dans ce billet j'ai un peu montré à la fois la grande improbabilité que votre livre, sous votre impulsion, soit publié en anglais, et à la fois le fait que ça reste absolument possible. Je suis d'autant plus capable de le dire que c'est exactement ce qui s'est passé sur la vente des Petites reines et de Songe à la douceur en anglais. Mon agente britannique les a pitchés et vendus à des maisons britanniques en ayant au préalable passé un accord avec Sarbacane pour lui permettre de le faire.

Cependant je précise que les deux romans arrivaient entre les mains de mon agente dans des circonstances très particulières:
1) Cela fait presque 5 ans que je suis avec mon agente britannique. J'ai publié grâce à elle 7 livres directement en anglais et en Grande-Bretagne. Nous avons une relation professionnelle très étroite et elle me soutient énormément depuis le début. C'est important, car dans ces conditions la rémunération de l'agent/e reste franchement minuscule (une portion de 50% d'une avance), et donc la motivation de l'agent/e moins financière que symbolique.
2) Je vis en Grande-Bretagne, parle anglais couramment et peux promouvoir mes livres sur le territoire britannique.
3) Les deux romans avaient des chiffres de vente françaises susceptibles d'attirer l'attention des éditeurs anglo-saxons. 
Toutes les situations sont différentes et tout reste possible. On peut avoir des ventes dans les pays anglo-saxons qui arrivent par une entière sérendipité et donc sans agent/e: un livre français découvert et dévoré en août par un éditeur britannique en vacances en Dordogne, un coup de coeur à Francfort, un coup de pouce d'un ami d'ami qui connaît quelqu'un actuellement en stage dans une maison d'édition en Grande-Bretagne... mais tout cela, vous n'avez pas de contrôle dessus.

Vous pouvez aussi vous amuser à envoyer des exemplaires du bouquin directement à des éditeurs, viser leur fenêtre avec, les suivre dans le métro londonien et leur glisser le livre dans leurs sacs, entrer dans leur maison la nuit et les poser sur leur table de chevet, mais si vous vous faites arrêter je décline toute responsabilité.

Donc pour synthétiser:

1) c'est possible
2)... à un niveau de je dirais 3 sur l'échelle de Jean-Claude Dusse.



Good luck!

vendredi 15 septembre 2017

Zézette épouse X

Selon des estimations TNS-Sofres, voici le top 3 des choses préférées des Français.es:

- la lecture
- le sexe
- Séverine Vidal, Manu Causse, Benoît Broyart, Gilles Abier, Sandrine Beau, Rachel Corenblit, Cécile Chartes, Antoine Dole, Chrystome Gourio, Driss Lange, Hélène Rice, Emmanuelle Urien, Taï-Marc Le Thanh, Axl Cendres, Arnaud Tiercelin, et moi.

Et ça tombe vraiment vachement bien, parce qu'une combination de ces choses-là sera disponible en librairie la semaine prochaine!

Introducing... (#célecadeledire)


Oui je sais c'est des nouvelles. Les nouvelles, ce truc invendable! Ce truc que personne n'aime! Mais attention poulet: c'est des nouvelles sur un thème très très particulier.

La Toute Première Fois! (toutoutepremièrefois essaie de désentendre cette chanson maintenant bon courage).

C'est Manu et Séverine qui ont eu l'idée: va voir le blog de Manu ici, qui explique. Ensuite reviens s'il te plaît, j'ai pas fini.

Merci rebonjour. Je peux donc vous dire qu'on a eu bien des fou-rires par email avec les 16 concerné.es, au cours de cette année où on a écrit nos nouvelles. Il paraît que certain.es ont fait des ateliers pratiques mais je ne peux ni infirmer ni confirmer cette rumeur.

il ne faut pas gossiper sur les gens et d'ailleurs Sandrine Beau a le droit d'écrire des livres au titre qu'elle veut ça ne veut pas forcément dire quoi que ce soit
C'est donc le 21 septembre que ce texte équivoque et multivoque, 16 nuances de première fois, sortira aux éditions Eyrolles.

Et pour célébrer cette nouvelle pleine de nouvelles, je me mets à nu aujourd'hui devant vous pour vous parler de ma propre expérience personnelle de ma Toute Première Fois et de mes Tous Premiers Emois.

De lectrice, s'entend. Ben oui. T'as cru qu'ici c'est Confessions Intimes? C'est un blog sérieux figurez-toi.

n'insiste pas, beau brun, je n'ai bu qu'une tisane
Donc laissez-moi un peu vous parler de la Toute Première Fois où j'ai deviendu toute rouge en lisant un livre...

Déjà je dois préciser que chez moi, quand j'étais petite, ce n'était pas exactement l'ambiance 'scotcher ensemble toutes les pages du dictionnaire entre 'Anal' et 'Zigounette'.' Mes parents se contrefichaient tellement que je tombe sur des Trucs Adultes qu'ils avaient dans les toilettes un énorme bouquin de blagues, parfaitement épouvantables, de Mina et André Guillois, que je lisais et répétais à tout un chacun en rigolant comme une baleine.

madeleine de Proust de ouf

Rétrospectivement, c'était absolument choquant et tout à fait inapproprié, et je peux vous dire que mes enfants à moi ne seront jamais autorisé.es à pénétrer dans les toilettes de mes parents. ('Mais pourquoi on doit faire pipi dans les plantes de Mamie?' 'Parce que.')

Ah oui, et mon père laissait traîner tous ses Largo Winch, ses XIII, ses Jessica Blandy, etc. Je m'arrête là sinon la DDASS va venir nous chercher ce weekend. Mais donc autant vous dire qu'à l'âge de quelques années, j'étais tout à fait au courant de quel organe allait où et dans quel but, et je trouvais ça alternativement hilarant (blagues de Mina et André Guillois) et boring-boring-BORING (sauter les pages dans Largo Winch pour arriver à l'ACTION paske ràf des nibards de l'autre blondasse!).

Et comme tout cela avait lieu dans le joyeux contexte des années 90, mes parents, comme nombre de leurs congénérationatriotes, ont eu à répondre à l'inévitable question de leur délicieuse enfant:

"Sa veux dire quoi Monikalévinski a fais une félassion à Bilklintonne?'

Je m'en rappelle très bien. L'explication était claire, et je trouvai la chose un peu trop dégueulasse, mais avec cette sorte de fascination qu'on a pour les autres enfants qui mangent les crottes d'oreille alors que, comme chacun sait, c'est super amer.

Bref, il m'a fallu attendre un âge beaucoup moins tendre pour ressentir pour la première fois de vraies émotions plus complexes à la lecture de textes faisant allusion au sexe. Ado, j'étais hyper complexée et très prude, donc je ne lisais pas de trucs franchement outrageants. Et je me souviens tout à fait du premier livre qui m'a fait transpirer dans le CDI. Il s'agissait, figurez-vous, de la série des Nils Hazard, de Marie-Aude Murail.

Rien que la couv est phallique. Enfin, pour l'edl.
A l'époque, j'allais au CDI du collège Montaigne tous les jours en heures de permanence et endossais le brave rôle d'Aspirateur à Ecole des Loisirs. Il s'agissait de dévorer de manière systématique et linéaire tous les livres ado de la légendaire collection, gentiment alignés sur l'étagère tout près de l'entrée, je me souviens.

Et donc, je devais être en sixième ou en cinquième, j'ai lu la série des Nils Hazard, qui est non seulement parfaitement géniale mais tout à fait érotique, pour une raison très précise: le héros (Nils, donc) et l'héroïne, Catherine, se vouvoyaient. 

Il en fallait peu pour déchaîner mon imaginaire, je sais. Mais c'était une relation absolument incandescente. Je ne crois pas qu'il y ait eu quoi que ce soit de décrit dans les livres, pourtant je me rappelle à peu près deux mille six cents heures en HD panoramique Dolby Surround Sound de leurs ébats sexuels, que j'avais sagement inventés dans ma petite tête.

Ils se vouvoyaient! C'est fou!

En plus le mec était étruscologue et elle, étudiante. Je pense que j'avais déjà une machinerie imaginative très développée pour l'éroticisation des couples universitaires.

Voilà donc l'histoire de mes premiers émois de lectrice. Je passe le reste sous silence, parce que quand même.

Allez, en prime, et pour terminer, je vous offre mon avis sur la description de sexe la plus magnifique dans la littérature jeunesse contemporaine. Il s'agit du Copain de la fille du tueur, de Vincent Villeminot. 


Il faut dire que le bonhomme connaît son Cantique des Cantiques. Je vous laisse découvrir ça.

Rendez-vous donc le 21 en librairie. Ma nouvelle à moi s'appelle 'Nouvelle Notification', et les 15 autres nouvelles, toutes plus déjantées, shocking, tragiques, drôles, tristes, belles, dans toutes les positions, sous toutes les coutures, montrent toutes les nuances de cette fameuse première fois.

Je précise que c'est pour les grands ados, hein. Pas les petits. Les petits ados ils peuvent lire Nils Hazard, d'ailleurs ça restera toujours mille fois plus hot. Insurpassable. 

mardi 29 août 2017

Bibi Scott débarque!

Vous cherchez le plus quintessentially british de tous les books de la rentrée? Ne faites pas un pas de plus. Car - enfin! at long last! - ma chère petite Sesame Seade (son nom anglais), transformée en Bibi Scott, débarque en France!

à gauche, l'angliche; à droite la frenchie
Sesame Seade, pour ceuzécelles qui suivent le blog depuis longtemps (thank you à vous, by the way), c'est une présence qui a émergé ci et là de ce côté de la Manche, mais je n'en ai pas parlé énormément, puisque c'était juste en angliche. Pourtant, c'est ma première petite série publiée en anglais, et ça reste l'une de mes écritures les plus dear to my heart de toute ma vie. Sesame-Bibi, c'est vraiment pour moi l'un des livres qui a le plus atteint l'équation idéale entre: 'livres que j'ai adoré écrire', 'livres que j'aurais aimé lire étant petite', 'livres dont j'aime le plus le résultat', et 'livres dont j'ai les échos les plus chouettes de lecteurs et lectrices'.

J'ajoute ici que nombre de lecteurs/trices qui ont lu Sesame et Les Petites reines m'ont dit que Sesame était visiblement la petite soeur de Mireille - ou une version plus jeune de Mireille... si ça ne suffit pas à vous convaincre...

Ce sont trois histoires de détective - une petite détective en patins à roulettes, prénommée Bibi, dont la mère est la vénérable doyenne d'un college de Cambridge, et dont le père est le révérend pasteur dudit college. Autant dire que ses parents ne voient pas d'un très bon oeil la vocation de Sherlock Holmes de leur fugueuse (et fougueuse) petite fille de 11 ans.

elle est tellement british qu'elle mange des Quality Street avec des canards

Mais Bibi a bien des missions à mener dans la calme petite ville de Cambridge, où des personnes, des choses et des animaux sauvages disparaissent avec une régularité étonnante, et où le crime, le délit et le grand banditisme ne sont jamais très loin, sous couvert propret de conversations universitaires...

Ayant moi-même vécu neuf ans à Cambridge, je peux confirmer que tout ce qui est raconté dans les aventures de Bibi Scott est totalement vrai et véridique ou presque, y compris la surabondance de canards, de gargouilles et de passages secrets à explorer en compagnie d'étudiants un peu sales et d'universitaires un peu bourrés.

Il me faut préciser que ma Sesame a été traduite absolument magistralement par Anne Guitton, que je ne peux remercier assez pour son humour, sa perspicacité et sa précision dans cette version française. Les chouettissimes illustrations sont de Zelda Zonk, et c'est publié chez Rageot, grâce à Murielle Coueslan qui est tout de suite tombée amoureuse de ma superhéroïne en patins à roulettes.

Le premier tome, Bibi Scott, chasse au scoop, est en librairie depuis HIER alors dépêchez-vous d'y courir. Et gardez la lèvre supérieure au degré de rigidité appropriée. On est en Albion, souvenez-vous...


mardi 6 juin 2017

La curieuse histoire de la citation qui n'existait pas

Je ne me souviens pas exactement de la première fois que je l'ai vue, ni de la deuxième, ni de la troisième probablement, mais je sais qu'après un petit bout de temps, à force de voir cette citation revenir et revenir et revenir sur mon fil d'actualité Facebook, j'ai commencé à être intriguée.



Peut-être l'avez-vous également vu passer. Signée de Lewis Carroll en personne, cette petite phrase dit simplement:

"Mais alors," dit Alice, "si le monde n'a absolument aucun sens, qu'est-ce qui nous empêche d'en inventer un?"

Je n'ai pas tout de suite douté de l'existence de cette citation, mais je me souviens l'avoir trouvée étrange. Elle ne sonnait pas Carroll, elle me semblait être assez peu représentative des Alice. Ces livres si irrévérencieux, complètement nonsense - tout l'art de Carroll, c'est justement l'absurde, la résistance du monde à ce qu'on lui trouve un sens... Je me suis dit: "Avec toutes les citations de Carroll qui pourraient devenir virales, pourquoi choisir celle-ci?"

A force de la voir repasser, j'ai fini par me demander d'où elle sortait. J'avais vraiment de plus en plus de mal à imaginer le personnage d'Alice dire une telle phrase. Etait-elle prise hors contexte? Je suis retournée à mes bouquins.

Et là...

Vous vous doutez de la suite. Impossible de la trouver.

J'ai cherché dans la version papier, j'ai cherché dans la version électronique, j'ai cherché partout. Nulle trace, même en paraphrasant.

Alors je me suis dit que c'était peut-être ma traduction qui péchait, et j'ai cherché en anglais. La citation est assez facile à trouver en anglais sur internet, bien instagrammée, bien facebookée, bien twittée.



Mais là encore, aucune trace de cette citation dans les Alice d'origine.

Perplexe, j'ai alors commencé sérieusement à me demander si c'était une citation apocryphe.

Alors j'ai écrit à la Lewis Carroll Society d'Amérique du Nord, et la présidente m'a répondu illico un drôle et énergique message pour me confirmer que cette citation n'existe nulle part et qu'elle lui semble d'ailleurs totalement contraire à l'esprit même de Carroll.

Et elle en a profité pour m'en dire une ou deux autres qui circulent beaucoup sur internet et qui sont simplement fausses. Dans les exemples qu'elle m'a cités, les phrases viennent de la série Once upon a time ou du film de Tim Burton.

'Les meilleures personnes sont folles' - autre citation qui n'aurait pas traversé l'esprit de Carroll...

Je suis depuis à la recherche de l'origine de cette fausse citation devenue si virale. Je n'ai pas retracé son origine exacte, mais j'ai quelques théories.

1) La citation est probablement une invention francophone.

Selon moi, cette citation, assez bizarrement, a été inventée par... un/e Français/e, et ensuite traduite en anglais.

Je n'en suis pas à 100% certaine, mais quand on la recherche, on trouve beaucoup plus de liens français, et presque toutes les traductions renvoient vite vers des liens francophones. J'ai essayé en espagnol, avec plusieurs traductions possibles, et je trouve un seul lien vers une image instagram en français (celle qui l'a postée l'a traduite en espagnol). Google Translate m'a aidé avec l'italien et l'allemand, mais je trouve vraiment peu de liens pertinents.

C'est donc ce me semble une success-story à la française.

ptet c'est lui qui l'a inventée


2) Elle a probablement été inventée vers 2000-2001.

En utilisant les fonctions de recherche de google, il semblerait que cette citation n'existait pas avant 2001. Les premières mentions que je trouve datent du 1e février 2001, bien qu'il soit possible que la citation ait été ajoutée a posteriori sur des billets de blog de 2001.

En anglais, la citation n'apparaît que beaucoup plus tardivement; une petite mention en 2002, puis en 2005, mais elle reste rare jusqu'en 2013. Plus récemment, elle monte en popularité, mais beaucoup moins que côté français.

Je précise que je n'ai littéralement aucune expérience de recherche d'origine de phrase sur internet, donc à part cette méthode très artisanale, je n'ai rien fait d'autre. Si quelqu'un qui a l'habitude peut en deux clics retrouver le ou la coupable (pardon, l'auteur/e de cette phrase légendaire), je lui serais très reconnaissante.

3) Mais pourquoi cette invention?

La citation me semble vaguement inspirée de plusieurs choses:

- Ces lignes-là (les plus proches dans tous les Alice selon moi):
‘If there’s no meaning in it,’ said the King, ‘that saves a world of trouble, you know, as we needn’t try to find any. And yet I don’t know,’ he went on, spreading out the verses on his knee, and looking at them with one eye; ‘I seem to see some meaning in them, after all. “—said I could not swim—” you can’t swim, can you?’ he added, turning to the Knave.
 « Si elle ne signifie rien, » dit le Roi, « cela nous épargne un monde d’ennuis, vous comprenez ; car il est inutile d’en chercher l’explication ; et cependant je ne sais pas trop, » continua-t-il en étalant la pièce de vers sur ses genoux et les regardant d’un œil ; « il me semble que j’y vois quelque chose, après tout. « Que je ne savais pas nager ! » Vous ne savez pas nager, n’est-ce pas ? » ajouta-t-il en se tournant vers le Valet.
(Texte intégral sur Wikisource)

- La chanson du début du film Disney, quand Alice imagine 'A World of my own' (Le monde de mes rêves) 

je précise que c'est l'une de mes chansons préférées de Disney et que je la connais intégralement par coeur. Demandez-moi de vous la chanter la prochaine fois.
Sauf que, comme vous pouvez le voir, la citation ci-dessus est entièrement contraire à celle qui est si amplement partagée, et la chanson de Disney, bien qu'un peu neuneu, ne dit pas du tout qu'elle va 'inventer un sens' dans ce monde - au contraire - elle dit que tout serait le contraire de ce qu'il est, et ne serait pas ce qu'il est, et que 'everything would be nonsense' (tout serait absurde).

4) Et alors, c'est grave?

Non. Le monde est plein de citations apocryphes, et loin de moi l'idée d'humilier publiquement ceux et celles qui n'auraient pas vérifié leurs sources. La vie est souvent trop courte pour vérifier ses sources. Personnellement, j'utilise notamment souvent une citation d'Hemingway ('Quand je veux transmettre un message, je vais au bureau de poste') qui est sans doute apocryphe, je ne sais pas.



Ce que je trouve intéressant, c'est de s'interroger sur le pouvoir de cette citation, et de tant d'autres, qui font nettement vibrer une certaine corde sensible dans certains milieux - ici, le milieu de gens amoureux de la lecture et de l'enfance...

...surtout lorsque (bien que cela se discute) la citation est assez loin de l'esprit de la personne qui est censée l'avoir prononcée.

Quoi qu'il en soit, son succès, clairement, est dû au fait qu'elle célèbre l'enfance, le pouvoir de l'imagination et la liberté. Mais ces valeurs-là sont plutôt étrangères au personnage d'Alice dans l'oeuvre de Carroll, qui aurait bien du mal à les prononcer, elle qui est surtout l'agent raisonnable et sérieux dans ce monde absurde qui la malmène...

Je suis fascinée par cette citation - citée, recitée, récitée, brodée, designée, peinte, tricotée, à tel point qu'elle est sans doute devenue la citation la plus citée de Carroll en France... alors qu'elle n'est pas de Carroll.

Et cette citation commence à apparaître en-dehors des réseaux sociaux, notamment dans les médias et dans d'autres livres jeunesse. Je pense qu'on peut estimer qu'elle vit désormais sa vie et qu'elle doit être considérée comme faisant partie du 'corpus étendu' de Carroll...

Je termine sur une anecdote - ayant fait remarquer à certaines personnes sur Facebook que cette phrase n'existait sans doute pas, j'ai eu le commentaire suivant: "Mais alors, si la citation n'existe absolument pas, qu'est-ce qui nous empêche de l'inventer?"

La riposte est jolie.

Mais à mon avis, Carroll ne l'aurait pas likée...

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Si vous avez des renseignements sur cette citation, dites-moi! Ca m'intéresse, purement par curiosité (et oui, je sais, les petites huitres aussi étaient curieuses...) J'attends la réponse de la Lewis Carroll Society de Grande-Bretagne qui a peut-etre aussi des renseignements complémentaires, je vous dirai.

samedi 27 mai 2017

Aucune différence ou presque: Littérature jeunesse et littérature adulte

Ah là là, ce billet, combien j’ai rechigné à l’écrire! Mais maintenant qu’on me demande quasi-systématiquement mon avis sur la question quand je fais des rencontres, je me dis qu’il faut bien que je le donne sous forme écrite un jour ou l’autre (toi qui lis ceci en 2036, j’ai peut-être changé d’avis depuis; vérifie).

La question en question: “Mais pourquoi vous obstinez-vous à dire que Songe à la douceur est un roman jeunesse?”

Je précise d'emblée, mais peut-être n’est-il pas besoin de le préciser, que cette question ne m’est jamais posée par des ados mais par des adultes.

Elle est en général accompagnée de questions plus intéressantes car plus théoriques, du type: Et d’ailleurs, pourquoi a-t-on besoin de la catégorie ‘littérature jeunesse’ de toute façon? Un bon livre c’est un bon livre qui parle à tout le monde, il me semble, non? Et la littérature ado/ jeune adulte, c’est juste de la littérature adulte pour laquelle on a créé une catégorie éditoriale lucrative… Non?

Non.

Avant de présenter mon opinion, je vais quand même préciser que c’est juste mon opinion. Bien que je réfléchisse beaucoup à ce genre de questions parce que ma vie est par ailleurs très vide de choses intéressantes à faire, ce n’est pas forcément l’opinion de tous les auteur/es jeunesse. Je pense d’ailleurs qu’elle est assez minoritaire.
Voilà donc mon opinion en quelques sous-parties bien organisées parce que c'est presque le bac et les souvenirs remontent.

C'est long et y a pas d'images. Tu vas quand même pouvoir suivre? J'ai la flemme de mettre des gifs et tout, j'ai déjà mis tous ces mots et ça a pris du temps.






Intro: Ce qu’on veut dire quand on pose cette question.
J’ai toujours été agacée, quand j’étais petite, d’entendre Sa Majesté J.K. Rowling, qui est pourtant la déesse de ma vie et l’astre solaire de mon existence, dire dans les médias qu’elle écrit ‘pour elle’, sans jamais penser qu’elle écrivait ‘pour les enfants’. J’avais envie de lui dire, Sorry, Jo, mais t’as écrit une histoire de sorcier de onze ans avec un chapeau et une chouette dans une école de magie; j’ai onze ans moi-même et je peux te dire que je reconnais assez clairement que c’est quand même à moi que c’est adressé, non?

A MOI
Ce qui m’énervait déjà quand j’étais petite, c’est que je comprenais très bien ce qu’on veut réellement dire quand on essaie, avec une apparente bienveillance, de dire que tel ou tel roman ado/jeune adulte est ‘en réalité’ un roman ‘adulte’, ou ‘général’, ou ‘universel’.
 
Et je comprenais déjà que ce n’était pas pour mon bénéfice à moi d’enfant qui aimais Harry Potter.

Alors commençons par dégager la problématique du sujet: explorons ce que les adultes sous-entendent le plus souvent quand ils estiment qu’un roman catégorisé jeunesse ne devrait pas l’être, et du coup commencent à remettre en cause la division littérature jeunesse/ littérature vieillesse générale.

a) D’abord, cela implique que le livre en question a l’air de ‘surpasser’ son lectorat ‘officiel’, c’est-à-dire qu’il ‘parle aux adultes’, c’est-à-dire qu’il ‘parle à tout le monde’. — a’) Dans ce cadre, cela sous-entend souvent une sorte de regret que le livre ne soit pas, du coup, facilement ‘trouvable’ par des adultes lecteurs. J’entends par exemple: ‘Vu qu’il est catégorisé jeunesse, j’ai failli passer à côté’ - comme si on avait fait exprès de planquer le bouquin pour que personne ne le lise.
Associé à cela est le fait que le livre ne soit pas, du coup, facilement ‘récompensable’ par des prix ou médias ‘généraux’. J’ai même entendu une fois: ‘C’est dommage, il ne peut pas gagner de vrais prix!’.     
b) Dans sa forme la plus grave selon moi, la question implique (pas toujours, je précise d’emblée!) qu’un lectorat jeune ne peut pas comprendre le livre aussi bien qu’un lectorat plus âgé; donc que le livre est d’une certaine manière gâché, ou son potentiel pas totalement réalisé, s’il est en LJ.
c) Cela implique ensuite que l’accès à la littérature est ‘biaisé’ par les éditeurs qui ont décidé de ces catégories. J’entends souvent cette remarque très originale: ‘Il n’y a pas de littérature jeunesse ni de littérature adulte, il y a juste des bons et des mauvais livres’. (si la personne qui a inventé cette expression l'avait copyrightée, elle serait pluritrillionnaire à l'heure qu'il est)
d) Enfin cette question implique qu’on cherche à se ‘rassurer’ auprès de l’auteur/e qu’elle ou lui, au contraire, ne cherchait pas spécialement à écrire pour la jeunesse; on espère un peu que l’auteur/e va s’avouer un peu lésé/e par sa catégorisation éditoriale. On ‘croit’ l’auteur/e et ses intentions quant au livre car l’auteur/e, elle/lui, connaît son lectorat ‘idéal’.

Je pense que ce qu’il est très important de voir, c’est qu’aucune de ces raisons ne prend en compte l'enfant ou l'ado lecteur. 
 
Ce sont des raisons entièrement autocentrées, et par ‘auto’ je veux dire ici centrées sur la position de l’adulte qui parle.

Un peu cruellement peut-être, on peut les réécrire ainsi:

a) C’est pour moi! J’ai reconnu! Arrête de dire que c’est pour les petits, moi je suis grand et j’ai aimé, donc c’est pour moi.
— a’) Hé c’est pas juste, vous m’aviez pas dit qu’il était là ce livre!
b) De la confiture aux cochons!
c) Les éditeurs, ils font rien qu’à nous créer des faux genres littéraires juste pour l’argent.
d) Mais en vrai, toi, secrètement, tu trouves que t’écris pas pour les enfants, on est d’accord?

Avertissement: J’exagère un peu tout le long de ce billet (moi? Jamais!).
Le tl;dr ( = point principal) de ce billet, c’est que, pour moi, cet apparent désir bienveillant de ‘faire tomber les barrières’ entre littérature adulte et littérature jeunesse est en réalité trop souvent une manière de refuser a l’enfant ou l’adolescent des domaines culturels d'excellence, qui leur seraient particuliers et dont ils seraient les bénéficiaires privilégiés.

Observons les points a, b, c et d séparément.

a) ‘J’ai reconnu, c’est à moi que ça s’adresse.’

On a là ce que j'appellerais une méconnaissance ou une fausse reconnaissance de certains livres de littérature jeunesse comme étant d’office une littérature ‘adulte’ ou ‘générale’.

La vérité, c’est que beaucoup d’adultes ont énormément de mal à résoudre la dissonance cognitive dérivant du fait qu’on peut aimer un texte et s’identifier à ses personnages en LJ, sans immédiatement en conclure qu’on en est le ‘véritable’ lectorat secret.
C’est le phénomène du même et de l’autre. Pour l’adulte, l’enfance ou l’adolescence ne sont pas des champs d’identification possibles. S’ils se persuadent qu’un livre jeunesse qu’ils ont aimé est ‘en réalité’ un livre ‘adulte’ ou ‘de littérature générale’, c’est parce qu’il leur est plus facile d’estimer qu’il y a eu erreur de catégorie éditoriale, plutôt que de reconnaître simplement que le livre est entré en résonance avec eux pour tout un tas de raisons complexes et intrigantes, bien au-delà d’une seule adéquation générationnelle.
 Ils disent alors: “ce livre, je ne l’aurais pas lu si on ne m’avait pas dit qu’il était là!” ou encore “c’est dommage, beaucoup de lecteurs potentiels ne vont pas le lire!”

Il est intéressant de voir qu’ils n’ont pas le raisonnement inverse. Si le livre était en ‘adulte’ (on dit ‘générale’), beaucoup de lecteurs potentiels jeunes ne le liraient pas. Il serait en-dehors des circuits des CDI, hors radar des libraires et des bibliothécaires pour ce lectorat spécifique, hors radar des parents et autres prescripteurs. Les jeunes deviendraient son lectorat non pas privilégié mais accidentel.

Bien sûr, on va me dire: “Mais Gaël Faye est lu par des jeunes! Les profs ont fait lire Harry Québert à leurs classes! La dame du CDI ont recommandé Bonjour Tristesse à ma fille de 16 ans!’

Oui, mais le fait que vous soyez capable de me dire les titres exacts de ces livres ‘de générale’ qui ‘passent en jeunesse’ (et c’est très, très, très souvent les mêmes qui reviennent) montrent bien que c’est là une exception.

Si Songe à la douceur avait été publié en ‘adulte’, il est évident que je ne recevrais pas autant d’emails de jeunes lectrices entre 14 et 17 ans, puisqu'elles l'auraient 'raté'. (Et de toute façon, comme j'en parle plus bas, ce ne serait pas le même livre en 'adulte'.)

b) Mais est-ce qu’ils comprennent vraiment? Ils sont si jeunes, après tout…

‘Les jeunes, à mon avis ils peuvent pas tout comprendre ce qu’il se passe à l’intérieur du dedans de ce roman à cause de sa profonditude insondable qui est totalement incompréhensible à qui n’a pas vécu.’

Attention, je ne dis pas du tout que tous les gens qui posent cette question sont victimes de cette arrière-pensée. Mais le fait est qu’une petite voix me dit parfois: toi, tu crois que les jeunes ne vont pas ‘tout comprendre’, et du coup que c’est un peu un gâchis sur ce lectorat-là.
Parce que l’adulte reconnaît telle ou telle référence à Baudelaire ou Nabokov, ou reconnaît tel sentiment décrit, il pense qu’il comprend le livre. Comme il croit que les ados ne connaissent pas Nabokov ou n’ont pas encore vécu le sentiment (ce qui par ailleurs est souvent tout à fait vrai), l'adulte pense qu’il comprend ou lit mieux le texte.

Mais l’adulte qui dit cela ne voit pas, sans doute, d’autres références: le réseau puissant de références ‘latérales’ à… la littérature jeunesse. Ce sont des références, entre autres, de genre (par exemple le livre rappelle ou joue avec les codes de la romance ado), de style (par exemple Songe à la douceur est un roman en vers comme les romans en vers pour ados à l’anglo-saxonne), de format (par exemple, une 4e de couv’ peut convoquer le cadre référentiel d’autres textes jeunesse), de personnages (e.g. jouer avec des personnages de Mary Sue. Hein tu sais pas ce que c’est une Mary Sue? T’as pas tout compris au livre alors…).

Ces références-là, comme pour tout type de texte d’ailleurs, vont activer des réflexes de lecture, des attentes, des appréhensions, etc., et conditionner une compréhension du texte spécifique qui est celle de son lectorat principal (un lectorat jeune).

Trois minutes sur les blogs et vlogs des ados/ jeunes adultes lecteurs sont suffisantes pour voir que les ados lecteurs qui se goinfrent de LJ plus rapidement que tu lis tes compte-rendus de réunions sont des experts inégalés dans leur domaine. Et mon livre, c’est leur domaine.

Conclusion macroniste: vous êtes des lectorats différents, vous comprenez différemment, et c’est bien des deux côtés.

Mais c’est quand même un livre jeunesse. Si si.

c) Mais non! la littérature jeunesse n’existe pas, de toute façon, c’est une invention.
Alors, attention. Il n’y a pas d’essence platonique de la littérature jeunesse, ado ou ‘jeune adulte’. Mais ça ne veut pas dire qu’elle n’existe pas.
La littérature jeunesse existe, déjà, car c’est une catégorie éditoriale distincte. Raisonnement circulaire? Non, bien sûr, le fait qu’il y ait construction (sociale, culturelle, économique, etc.) ne veut pas dire que c’est une catégorie illégitime. 

Intro à la critique littéraire 101: Il n’existe pas de production culturelle indépendante de ses conditions matérielles de production, de promotion et de distribution, et avec elles l’oeuvre interagit dans un rapport dynamique.

La littérature jeunesse existe. Elle existe en partie parce que nous vivons dans une civilisation qui, depuis plus ou moins récemment, estime que l’enfance et, encore plus récemment, l’adolescence sont des tranches d’existence particulières qui requièrent un traitement spécifique, avec des distinctions exprimées dans les domaines médicaux, légaux, économiques, etc., et ici culturels.

Le fait que cette compartementalisation des générations soit historiquement construite et en constante évolution n’en fait pas quelque chose d’arbitraire ou d’absurde. Elle est structurante pour notre société et donc elle existe.

La LJ existe avec ses réseaux, ses prix, ses producteurs et ses distributeurs, et évidemment son lectorat. Il serait absurde de nier son existence.

Oui, mais son existence effective, économiquement et sociologiquement étudiable, se traduit-elle en une identité littéraire, thématique, stylistique, de genre, etc. spécifique?

C’est une question qui, vous vous en doutez, fait cogiter les universitaires dans le domaine depuis sa création, et ce n’est pas ici le moment de passer en revue les différentes théorisations. Ma version: non, je ne crois pas qu’il y ait une identité littéraire de la littérature jeunesse si l’on prend pour l’étudier les outils analytiques de l’analyse littéraire, narratologique, stylistique, etc. ‘adulte’.
Mais si on l’étudie latéralement, en ses propres termes, à la fois dans sa relation à la littérature ‘adulte’ et en tenant compte de ses caractéristiques particulières, on comprend comment la littérature jeunesse existe littérairement.

La littérature jeunesse, selon moi, est principalement caractérisée par une éditorialisation particulière, qui doit négocier trois composantes principales: la composante littéraire, la composante commerciale et la composante pédagogique.

Une éditorialisation, ça ne veut pas seulement dire des aspects pratiques, de distribution, de production, ni même de censure ou de formatage (même si bien sûr c’est important et cela fait fondamentalement partie de l’ADN de la littérature jeunesse).

Cela veut dire une création négociée entre plusieurs agents (d’écriture, d’illustration, d’édition, de publicité, etc.) qui d’une manière ou d’une autre fait tenir ensemble à la foix textuellement, paratextuellement et épitextuellement trois impératifs: esthétiques, commerciaux et pédagogiques, du texte.

La composante pédagogique qui, pour moi, est absolument inéluctable - et même, dans mon opinion, à célébrer, mais c’est une autre histoire - distingue ce type de littérature de manière non générique ni stylistique mais en termes d'audience. C’est cette composante qui indique son intérêt particulier et intrinsèque pour son lectorat.

Pédagogique veut dire simplement qui mène l’enfant (j’inclus là l’adolescent), pas ‘moralisateur’ ou ‘qui apprend des choses’. Cela veut dire pour moi que c’est un texte qui adhère de manière particulièrement forte à son lectorat souhaité, qui s’inquiète de lui, qui ne se distancie pas de lui, qui cherche à lui parler en tant qu’il est jeune et qu’il va grandir.

Un livre jeunesse, c’est un livre qui a de la tendresse pour son lectorat jeune. Il est, sinon conçu, au moins éditorialisé dans ce sens. 

Cela veut dire une voix narrative qui peut être moqueuse, cynique ou peu fiable, mais qui ne ridiculise pas le fait d’être jeune. Cela veut dire un livre qui prend au sérieux ce qui mérite de l’être dans le fait si étrange et si prenant d’être jeune.

Cela veut dire une littérature qui ne regarde pas la jeunesse de l’extérieur comme un phénomène bizarre, mais qui porte une attention toute particulière à ce qui fait la jeunesse, qui réfléchit implicitement à la jeunesse dans ses manifestations, constructions et actions sociales, philosophiques, sentimentales, individuelles, etc.

A cause de cela, on a un certain nombre de quasi-constantes en LJ qui ne sont pas des hasards.


Ce n’est pas un hasard si la littérature pour la jeunesse est souvent une littérature de l’intensité, qui parle de sentiments très intenses (amour, désespoir, haine, jalousie, etc.). Ce n’est pas un hasard si c’est si souvent une littérature de la nouveauté, qui décrit ce que cela fait d’expérimenter des choses qu’on n’a jamais expérimentées auparavant. Ce n’est pas un hasard si c’est une littérature de l’espoir, de la possibilité et du potentiel, tournée vers le futur, et qui si souvent ‘se finit bien’, ou ne se ferme pas dans la désespérance. Ce n’est pas un hasard en grande partie car c’est une littérature qui est éditorialisée dans ce sens.

Cette éditorialisation évidemment peut résonner à travers les générations. La nouveauté, l’intensité, l’espoir, ne sont pas spécifiques à la jeunesse. Mais, selon moi, ils y sont plus solidement accrochées.

On peut considérer que l’idée même de ‘jeunesse’ est temporellement flottante - on dit qu’on se sent ‘redevenir jeune’ par l’amour, l’attrait de la nouveauté, l’espérance, etc. - à n’importe quel âge. Ces expériences certes appartiennent ‘à tout le monde’ sporadiquement à travers le cours de la vie, mais elles sont présentes avec une densité particulière pendant la jeunesse. Le nier, c'est nier à la fois l'histoire sociale et culturelle et aussi les aspects biologiques et physiologiques les plus évidents de la jeunesse.

La LJ est une littérature qui le plus souvent rend compte, entre autres, de la particularité et de la beauté de ces expériences en tant qu’elles se rapportent à cette période spécifique de la vie. C’est cela la composante pédagogique de la LJ.

Quand les adultes ‘méconnaissent’ un livre de LJ comme livre ‘de littérature générale’, ils le réduisent à un produit seulement littéraire. Ils en perdent la composante pédagogique, et donc ils en ratent une dimension cruciale. Ils le lisent mal, ils le lisent de manière incomplète. Bien lire un livre de LJ, c'est en reconnaître ce en quoi il parle de manière privilégiée et intime à l'enfant ou l'adolescent lecteur.
 
Evidemment, il y a des expériences de nouveauté, d’intensité, de possibilité, qui ‘parlent plus à tout le monde’ que d’autres.
Les adultes ne ‘méconnaissent’ pas comme littérature ‘générale’ des albums où il est question d’aller sur le pot pour la première fois, mais ils ‘méconnaissent’ souvent des romans ado où il est question d’amour. C’est sans doute parce qu’ils ont maîtrisé le pot (bravo!) mais pas tout à fait l’amour.
 
Mais ça ne veut pas dire que le livre est fait pour eux.

d) Mais toi, tu penses à qui comme lectorat idéal quand t’écris?
A un lectorat jeune.

Mais: il ne faut pas toujours croire les auteurs quand ils parlent de leurs intentions.
Personnellement j’ai toujours été très claire que, dans mon intention, qui vaut ce qu’elle vaut, mon lectorat principal ou premier est un lectorat jeune. 

‘Jeune’, ça dépend des livres ce que ça veut dire, bien sûr, mais il me paraît absolument absurde de dire que j’ai écrit un livre comme Carambol’anges ou Les petites reines sans me poser une seule fois la question du lectorat. Je ne les ai pas écrits dans l’abstrait, avant de les lancer dans le monde en une joyeuse et naïve parabole en m’étonnant de les voir retomber principalement et premièrement entre les mains d’enfants du CM1 à la 6e pour le premier et de jeunes filles de la 6e à la 3e pour le second.

Quant à Songe à la douceur, je me suis tellement préoccupée de son lectorat que j'ai demandé à l'éditeur d'en faire lire la première version à des jeunes lecteurs et lectrices, après quoi j'ai considérablement modifié le texte pour répondre à leurs remarques et à leurs recommandations.



C’est un fait que des adultes ont lu et apprécié Les petites reines ou Songe à la douceur, et j’en suis ravie, et je suis moi-même une avide lectrice évidemment de romans jeunesse, dont je ne pense pas qu’ils soient fondamentalement toxiques. Mais nous sommes en tant qu’adultes un lectorat incidentel ou secondaire, dans le sens non polémique de secondaire, de la littérature jeunesse.  
Après, vous rencontrerez toujours des auteur/es qui disent qu’ils ne pensent pas à un lectorat jeune en particulier, cf. JK Rowling et plein d’autres gens très fréquentables. C’est même une vision assez majoritaire, il me semble, quand j’en parle aux amis et collègues.

Il y a même nombre d’auteur/es qui avaient envoyé leur premier roman à Gallimard, croyant sincèrement que c’était un roman adulte, et M. Gallimard leur a dit ‘envoyez ça plutôt à l’école des loisirs’. Et donc, ils se sont retrouvés auteur/es jeunesse. La guigne! C’est possible d’écrire ‘accidentellement’ un livre jeunesse, oui. Le premier.

Mais désolée, j’ai du mal à croire qu’après être entré/e dans ce système d’éditorialisation, on continue à n’écrire ‘que pour soi-même, sans penser du tout au lectorat’. Ca me semble soit hypocrite, soit extrêmement naïf, de dire qu’on écrit son 13e roman et qu’on l’envoie à Thierry Magnier en s’ébaubissant que ce soit ‘encore un roman ado, dis donc! Incroyable!’.

Evidemment que les auteur/es jeunesse internalisent les codes, les attentes, le processus éditorial, les styles, les genres, etc. particuliers de la LJ. Ce n’est pas un crime et il faudrait même le revendiquer plus fort. Oui, notre lectorat compte pour nous. Oui on pense à lui! Et alors? On ne devrait pas se justifier d’avoir en tête une abstraction d’enfant ou d’ado lecteur quand on écrit un livre dont on sait parfaitement qu’il va être éditorialisé pour enfants ou ados.

——

Voilà j’arrête ce loooooong billet. Allez-y, dites-moi dans les commentaires plein de trucs:

  • Mais les livres qui ‘glissent’ en jeunesse? (L’attrape-coeurs). Mais les livres jeunesse qui ‘glissent’ en adulte? (Le curieux incident du chien dans la nuit). Ca ne veut pas dire que la frontière est poreuse?
Scoop: toute frontière est poreuse.
  • Mais moi je pense qu’il faudrait justement qu’il n’y ait plus qu’une littérature générale que toutes les générations aiment ensemble en même temps dans les mêmes bibliothèques!
Moi aussi j’aimerais bien être tous ensemble.
  • Mais moi je suis auteur/e jeunesse et je ne pense jamais aux enfants! Jamais jamais!
Sauf quand tu les manges avec du beurre.
  • Mais moi ton livre je l’ai donné à ma fille de seize ans et elle a détesté, alors que j’ai quarante-sept ans et j’ai adoré.
Toi et ta fille ne décidez pas à vous seules de ce qui constitue un livre jeunesse ou pas.

Ma conclusion générale tient en une phrase:
Les adultes doivent apprendre a accepter l’existence d’une littérature d’excellence dont ils ne sont pas les destinataires privilégiés.

mercredi 17 mai 2017

Nos Inséparables sont de sortie

Aujourd'hui 17 mai, pendant que j'étais dans les trains pendant 7 heures (je reviens du Havre où j'ai rencontré la super équipe du master de création littéraire, et avant ça je faisais un stage d'écriture à l'école Les Mots à Paris, mais ça, ce sont d'autres histoires - tellement d'histoires, tellement d'histoires!), ma première traduction littéraire, Inséparables, de Sarah Crossan, est sortie chez Rageot!

J'en avais déjà parlé en détail, mais je n'avais pas encore, à l'époque, ni la magnifique couv' ni mes exemplaires auteur:


Il est beau, il est épais comme un coussin, et le papier est assez poreux pour absorber au moins quelques-unes de vos hectolitres de larmes (perso, je l'ai traduit en pleurnichant comme une madeleine, c'était une expérience intéressante).

petits extraits

en diagonale
Joyeuse naissance donc à Grace et Tippi en version française. J'espère que ce roman troublant, émouvant, dérangeant, lumineux, bizarroïde, vous plaira autant qu'à moi, et que ce n'est que le début de l'arrivée en France des romans en vers de Sarah.

J'en profite pour dire ici un gigantesque MERCI à Hélène Daveau, mon éditrice sur ce projet, qui a été le capitaine de cette expédition-traduction, et a aiguillé le petit moussaillon que je suis à naviguer, parfois à vue, dans la tempête et le roulis et la houle de ce roman pas facile à cartographier. Hélène est une éditrice d'une perspicacité et d'une précision exceptionnelles. Je ne compte pas le nombre de fois où, identifiant exactement les passages qui m'avaient fait suer à grosses gouttes, elle m'a proposé, dans la marge, l'air de ne pas y toucher, "Et cette phrase-là, ça n'irait pas?" avant de suggérer La Phrase Exacte, celle qui s'enclenche pile poil comme une pièce de puzzle, et que je cherchais depuis le début, perdue quelque part dans le grand écart entre anglais et français.

Merci aussi beaucoup à Murielle Coueslan et à toute l'équipe de Rageot qui ont acheté le livre de Sarah, m'ont fait confiance sur la base de presque-rien pour le traduire, et le défendent en amont de sa sortie depuis plusieurs mois déjà.

Et bien sûr merci Sarah.

Sur ce, bonne lecture, et
Nous
Voilà.

lundi 1 mai 2017

La littérature jeunesse et la province

Je reviens de Manchester où j'ai donné un papier la semaine dernière, lors d'un symposium, sur les espaces européens dans la littérature jeunesse disponible en Grande-Bretagne. Je m'intéressais particulièrement aux espaces européens provinciaux, grands absents des rayonnages de LJ de ce côté-ci de la Manche. En Grande-Brexonie, quand un livre pour enfants ou ados se passe en Europe, c'est généralement: dans le gai Paris; à Berlin et Amsterdam où c'est toujours et encore la Seconde Guerre Mondiale; à Rome et Athènes où c'est toujours et encore Avant Jésus Christ; ou à la rigueur dans quelques cités capitales-honorifiques: Venise nid d'espions, Barcelone où madre mia, qué calor, etc.

ça ne veut pas dire que ce ne sont pas des bons livres, attention
 (Bref, pour résumer mon papier: quand tu es un petit Grand-Brexon, tu peux te brosser pour trouver un bouquin qui se passe dans les Pouilles.)

Dans ce papier je parlais entre autres des représentations de la province française en littérature jeunesse contemporaine, qui me semblent en ce moment nombreuses et sophistiquées. 

Par province, je veux dire simplement tout ce qui n'est pas capitale, c'est-à-dire pas Paris - pas seulement les espaces ruraux - et ce n'est bien sûr pas péjoratif (ça devrait aller sans dire, mais je le précise...).

C'est un sujet qui m'intéresse entre autres parce que personnellement, j'ai principalement écrit des romans très centrés sur Paris - et puis Les petites reines, beaucoup plus provincial; avant de revenir à Paris avec Songe à la douceur.


enfin, la version anglaise a quand même une tour Eiffel sur la couv...

Je me suis peu à peu aperçue, au fil des mois, après publication, à quel point le thème province-Paris était central (il me semble) dans Les petites reines, et aussi dans mon parcours d'auteure et dans ma vie personnelle. J'ai vécu mon enfance et mon adolescence à Paris, mais depuis onze ans je vis dans des cités provinciales de Grande-Bretagne: Cambridge d'abord, et maintenant York, encore plus loin de Londres, et chargée d'une identité tout à fait différente.

ma tite ville tout inondée

Je me considère maintenant comme une semi-touriste quand je vais à Paris, un endroit que je 'n'habite' plus, ni symboliquement ni littéralement. Quant à Londres, je n'ai jamais aimé cette ville et je suis constamment agacée qu'on me demande sans arrêt 'Tu es à Londres?' ou 'Tu retournes quand à Londres?' quand il est clair que la personne dit 'Londres' par métonymie pour 'Grande-Bretagne'.

ma réaction quand on me dit 'Oooh t'habites en Angleterre!! La chance! dans quel quartier de Londres?'
Bref, je suis depuis une bonne décennie une provinciale. Et donc, depuis l'écriture et la réception des Petites reines, je me suis beaucoup interrogée sur mon 'parisianisme' réflexe quand j'imagine des histoires françaises, et sur les possibilités offertes par des histoires situées en province.

La littérature ado réaliste contemporaine, notamment, se déroule désormais souvent dans des espaces provinciaux qui ne servent pas seulement de joli décor, mais ont des fonctions narratives multiples et passionnantes.

Petit aperçu de lectures plus ou moins récentes, en tous cas de livres des dix dernières années, dans lesquelles l'espace provincial, qu'il soit mis en tension avec Paris ou non, est travaillé fort finement il me semble.

il y a des auteurs et une certaine collection qui se répète, je sais, c'est mon choix Evelyne Thomas.

Je vais parler un peu de trois de ces exemples. Ouais c'est long, mais ça fait longtemps que j'ai pas écrit sur ce blog, et d'ailleurs qui t'oblige à tout lire?



Envole-moi est le dernier bébé d'Annelise Heurtier, dont chacun sait que j'admire beaucoup le travail si élégant et si gracieux - et celui-ci est l'un de mes tout-tout-préférés. L'intrigue (je simplifie): le jeune Swann, beau gosse à réputation de beau gosse, tombe amoureux non pas d'une cocotte mais de la très charmante Joanna, qui se trouve être paraplégique depuis un accident d'enfance. Or, notre Joanna est passionnée de danse. Swann décide alors d'offrir à Joanna des cours de danse spécialement adaptés aux personnes en fauteuil roulant.

L'histoire est particulièrement fascinante parce qu'à première vue, il n'y a pas d'antagoniste. On pourrait s'attendre à ce qu'amis, famille et autres personnages malveillants s'acharnent sur les amoureux en leur répétant que leur amour est total impossible et qu'on ne danse pas en fauteuil. Mais pas vraiment. Il y a quelques remarques, mais dans l'ensemble les gens réagissent normalement, c'est-à-dire sans pousser de hauts cris.

Et donc on s'aperçoit que l'antagoniste, ce n'est pas une personne, c'est l'espace, qui se met en travers de leur chemin de diverses manières. Pour Joanna, de nombreux espaces sont, évidemment, compliqués à négocier: le roman rend très bien compte de ces impossibilités quotidiennes, de l'étroitesse d'un couloir à l'exaspérante omniprésence de marches et de cailloux, qui empêchent Joanna de s'inscrire librement dans les espaces qu'elle parcourt.

Mais c'est aussi plus spécifiquement l'espace provincial qui présente un obstacle non pas seulement physique, mais aussi existentiel pour Joanna et Swann. Car ils habitent en plein coeur du Beaujolais, et en plein coeur du Beaujolais, les cours de danse handicap-compatibles ne courent pas les rues. Enfin, les vignes. 

et moi mes grands-parents ont une maison dans le Beaujolais alors j'M
A travers des dizaines de pages à la fois très belles et éminemment frustrantes, Swann, lui aussi monté sur roues (de vélo) va déambuler de village en village et de petite ville en petite ville, toquer à toutes les portes, téléphoner à tous les clubs de danse, pour tenter de trouver quelqu'un qui pourrait enfin permettre à Joanna de danser.

Alors l'espace provincial, ces grands morceaux de campagne et ces archipels de village, devient pour Swann et pour le lecteur absolument central dans la narration: à la fois dans l'immensité de ses distances et dans la petitesse de ses possibilités, c'est lui, 'le méchant'.

Mais en même temps... c'est aussi lui le gentil. Car cet espace provincial est ce qui garantit à Joanna et Swann un équilibre émotionnel, un soutien psychologique, une identité, un habitat. Loin d'être juste un décor, il est décrit précisément, dans sa beauté et ses particularités, et il est peuplé de personnages nombreux, profonds, multiples, et extrêmement attachants, dans tous les sens du terme: ce sont eux qui vont aider, par petites touches, à attacher les rêves de Joanna et de Swann à la réalité.

Je ne vais pas spoiler la fin, mais la présence d'une Grande Ville dans l'intrigue, avec tout ce qu'elle comporte de possibilités, mais aussi de risques, ajoute à la complexité du portrait psychologique des deux personnages et à la subtilité de cette description de l'espace provincial.

Ici je trouve qu'on a une histoire qui place en miroir, de manière profondément juste, les ambiguïtés et les difficultés de l'amour adolescent et celles de toute relation à l'espace, dans ce qu'il a à la fois de libérateur et de restrictif - particulièrement, ici, l'espace provincial rural dans ce pays très centralisé qu'est la France.

Le second exemple que j'ai pris dans mon papier, c'est celui de trois livres dont on va dire pour simplifier qu'ils 'parlent des attentats': Samedi 14 novembre, de Vincent Villeminot, Sauveur et Fils Saison 3, de Marie-Aude Murail, et A la place du coeur, d'Arnaud Cathrine.

Ces trois livres parlent beaucoup plus de Paris, et des tensions entre l'espace parisien et l'espace de la ville moyenne provinciale. Il me semble que dans ces récits, la province fonctionne de manière très intéressante comme un espace dans lequel le drame 'parisien' va se trouver décentralisé, 'digéré', absorbé, et enfin transformé en récit à la fois national et personnel.



On a d'abord Samedi 14 novembre, où le héros, d'abord désigné comme B., vient de perdre son frère tué par un terroriste à la terrasse d'un café le vendredi 13 novembre 2015. Reconnaissant l'un des terroristes au petit matin du samedi, B. le suit dans divers trains jusqu'à se retrouver dans une ville côtière du Pas-de-Calais (Berck, il me semble) où il prend en otage, dans un huis clos qui dure presque tout le roman, le terroriste et sa soeur. A la fin, puis à la toute fin (no spoiler promis), on a des scènes de plage importantes.

Pour moi, Samedi 14 novembre a la structure, sinon narrative, du moins symbolique, de Max et les Maximonstres. La comparaison peut sembler étrange, mais dans les deux cas on a un protagoniste qui, déguisé en loup, poursuivant sa colère et sa frustration, arrive dans un espace étranger où il devient roi des monstres, maîtrisant ses angoisses et son désir de violence, puis retourne d'où il est venu, 'où son dîner est encore chaud'.

presque pareil

 La résolution, évidemment, n'est pas si aisée dans Samedi 14 novembre, mais le personnage, s'échappant de la capitale en grande pagaille, va se défaire de son costume de loup - de sa violence, de sa férocité - dans un espace provincial où il n'y a pas de pires monstres que ceux qu'il a emmenés avec lui. Dans cette petite ville, dans cette petite chambre, dans ces espaces confinés, B. (re)trouve un prénom, et un début de raison.

Comme Max, qui arrive et repart par la mer, le protagoniste se plonge dans le spectacle de la mer, pour s'absorber dans la contemplation à la fois du présent, de l'avenir et du passé (je travaille dur pour ne pas spoiler là), et c'est cette mer, pas hyper sexy - on n'est pas sur la côte d'Azur - mais fiévreuse et grise comme lui, qui va porter ses espoirs et ceux du lecteur à la fin.

La distance entre le lieu (provincial) de l'intrigue et la capitale est aussi extrêmement importante dans A la place du coeur et dans Sauveur et Fils, où les personnages 'vivent' les attentats depuis des villes de province, principalement par l'entremise des médias, mais aussi par des relations plus ou moins lointaines, par une peur rétrospective pour certains (pas spoiler, pas spoiler), et plus généralement par l'impression 'd'y être sans y être'.


Dans A la place du coeur saison 1, les 'événements' de Paris sont vécus par procuration, pourrait-on dire: par la grâce (ou le malheur) des sentiments d'empathie et d'identification qui s'emparent des personnages. Il va alors se rejouer dans leur ville de province une version dérivée, pourrait-on dire, de ce qui est en train de se passer à Paris (pas spoiler...).

Paris est le point de chute final de la saison 1 d'A la place du coeur, et l'un des lieux principaux de la saison 2. Mais avant cela, le choix du lieu de la ville de province a instauré dès le début un écart géographique et narratif entre 'lieu des attentats' et 'lieu du récit'. A travers cette distance, 'les événements de la capitale' sont depuis le début décentralisés: ils concernent tout le monde et chacun, ils appartiennent à l'imaginaire de ceux qui ne les ont pas vécus, et qui en deviennent eux aussi les victimes, eux aussi les héros, eux aussi les possesseurs et les passeurs.
  
A la place du coeur et Sauveur et Fils fonctionnent de manière assez similaire: en plaçant leurs personnages et leurs histoires hors de l'épicentre géographique des attentats, ils montrent de manière particulièrement subtile les processus complexes par lesquels le drame 'parisien', vu dans les écrans, discuté à l'école, digéré, expurgé, remâché, tu, vocalisé, etc., va devenir une histoire nationale. Et cette histoire, partagée par tous, va à son tour se connecter à des myriades de tragédies, ainsi que de joies, individuelles.

Je m'arrête là mais il y aurait beaucoup d'autres choses à dire (et de l'analyse de texte en plus, que je ne vous impose pas). Je serais curieuse de savoir si parmi les écrivain/es qui me lisent, la question non seulement du lieu, mais de son statut 'provincial' ou 'capital' (que ce soit en France ou ailleurs, d'ailleurs), vous préoccupent à l'écriture. Quant à vous, lecteurs, lectrices, est-ce que c'est important à la lecture?